L’égoïsme : Fossoyeur du bonheur

Par Mikael Réale

Le bonheur à tout prix ?

L’écoute d’un récent interview de Boris Cyrulink m’a une fois de plus frappé par la banalisation du divorce dans notre société. Aujourd’hui, on a tellement normalisé la séparation que des générations entières d’enfants grandissent sans même savoir à quoi ressemble une structure familiale saine. Pourtant, comme je l’ai déjà écrit dans mon article sur le divorce, le remariage et la grâce de Dieu, il existe des situations où la séparation est la seule issue possible. Mais ces cas devraient rester l’exception, pas la règle.

La plupart des couples chrétiens qui divorcent aujourd’hui le font pour les mêmes raisons que les couples non-croyants. Aujourd’hui en France, l’infidélité demeure le premier motif de rupture, vécue comme une trahison de la confiance. Elle est suivie de près par le manque de communication, qui éloigne les conjoints jusqu’à les transformer en simples colocataires. L’égoïsme et la mauvaise répartition de la charge mentale pèsent également lourd, poussant souvent les femmes — à l’origine de 75 % des demandes — à rompre. L’incompatibilité de caractère nourrit quant à elle des disputes constantes sur des valeurs divergentes, tandis que les tensions financières et professionnelles usent quotidiennement le lien conjugal. On veut tout, tout de suite, sans effort. On confond désir et besoin, plaisir et bonheur. Et c’est cette confusion qui tue les familles, les couples, et in fine, la société toute entière.

Pourtant, comme je l’ai déjà exploré dans un autre article, le bonheur ne se trouve pas dans la quête effrénée de la satisfaction personnelle, mais dans l’acte de donner. Se pourrait-il que le commandement ultime du Christ, « Aimez-vous les uns les autres », soit en réalité la clé du bonheur ? Que la joie soit plus grande à donner qu’à recevoir ?

Clé ne semble pas évident car environ 45 % des mariages en occident se soldent par un divorce et plus de la moitié de ces séparations se règlent donc à l’amiable par consentement mutuel, sans qu’il soit nécessaire de passer devant un juge. Les chiffres dans l’église ne sont guère plus brillants.

Le bonheur comme alibi

« J’ai droit au bonheur »

Une jeune femme a un jour déclaré à son mari, un de mes amis : — J’ai moi aussi droit au bonheur. Elle venait de le quitter pour un collègue de travail. Lui, un homme ni violent ni méchant, était tombé des nues. Ensemble, ils avaient servi Dieu dans la mission, ensemble ils avaient lutté pendant des années pour adopter un petit garçon, alors âgé d’une dizaine d’années.
Devant l’interrogation du mari au sujet de leur petit garçon, elle avait ajouté : — C’est mieux pour lui ! Comme pour essayer de se rassurer et en même temps de se justifier. 


Pourquoi avait-elle décidé de quitter son mari ? Parce qu’elle ne le trouvait plus « assez fun ». Mon ami travaillait 60 heures par semaine dans sa pizzeria à emporter pour offrir à sa famille tout ce dont elle avait besoin. Mais cela ne suffisait pas. Ellecherchait à combler un vide dans sa vie, mais en partant, elle a seulement creusé ce vide davantage.

Ce témoignage n’est malheureusement pas isolé. Combien de couples se séparent aujourd’hui au nom du « bonheur des enfants », alors que la véritable raison est bien souvent l’incapacité à renoncer à son propre confort, à ses propres désirs ? La quête du bonheur pour soi-même, quand elle devient une fin en soi, se retourne systématiquement contre nous. Comme le souligne le Docteur June Gruber, les gens qui recherchent le bonheur à tout prix peuvent en définitive se sentir encore moins bien que lorsqu’ils ont commencé cette recherche.

Le bonheur, une notion galvaudée

Le bonheur est devenu un mot-valise, un joker que l’on sort pour justifier n’importe quelle décision. On parle de droit au bonheur comme on parlerait d’un droit fondamental, inaliénable. Pourtant, le bonheur n’est pas un dû. C’est une quête, un chemin, qui passe nécessairement par le renoncement à soi-même.

Dans une société où l’individualisme est roi, on a oublié que le bonheur collectif, celui de la famille, du couple, exige des sacrifices. On a remplacé l’amour-agape, qui donne sans attendre en retour, par l’amour-eros, l’amour qui cherche à combler ses propres manques. Et c’est là que réside le drame : on ne construit plus rien ensemble, on consomme.

Pourtant, la Bible nous rappelle que « il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Actes 20:35). Ce principe, souvent négligé, est la clé d’une vie épanouie. Cela devient une réalité pour chacun qui se détourne de sa quête égoïste du bonheur pour devenir une source de bénédiction pour les autres.

L’égoïsme, ce poison silencieux

L’égoïsme se manifeste de multiples façons dans un couple.

  • L’incapacité à écouter : on ne cherche plus à comprendre l’autre, mais seulement à se faire comprendre. Les conversations deviennent des monologues où chacun attend son tour pour parler, sans jamais vraiment entendre l’autre.
  • Le refus du sacrifice : on n’accepte plus de renoncer à ses envies pour le bien commun. Un dîner entre amis ? — Non, je préfère rester à la maison. Une sortie en famille ? — Ça ne m’intéresse pas.
  • La recherche permanente de satisfaction immédiate : si le conjoint ne comble plus nos attentes, on cherche ailleurs. Les réseaux sociaux, les applications de rencontre, les amitiés ambiguës… tout est bon pour fuir la réalité d’un amour qui demande du travail.
  • La minimisation des efforts de l’autre : on ne voit plus les sacrifices de son conjoint. 60 heures de travail par semaine ? — Ce n’est pas suffisant. Des années de lutte pour adopter un enfant ? — Ce n’est plus assez.

Les conséquences sur la famille

L’égoïsme ne détruit pas seulement le couple. Il ravage aussi les enfants.

Des enfants déracinés : les séparations répétées, les familles recomposées, les déménagements… Les enfants grandissent dans l’instabilité, sans repères solides.

Une vision déformée de l’amour : si papa et maman se quittent parce que ce n’est plus « assez fun », comment l’enfant comprendra-t-il que l’amour, c’est aussi persévérer dans les épreuves ?

La culpabilité est aussi pour eux inévitable, même si on leur répète que « ce n’est pas de leur faute », les enfants se sentent souvent si ce n’est toujours responsables.

Et puis, il y a cette hypocrisie : on voudrait justifier la séparation par le bonheur des enfants, alors qu’en réalité, on cherche surtout son propre bonheur même au détriment des enfants.

Le divorce chrétien : une exception, pas une règle !

Dans un article précédent, j’ai abordé la question du divorce à la lumière de la Parole. Dieu déteste le divorce, mais Il comprend aussi la dureté du cœur humain. Jésus Lui-même a admis une exception : l’adultère.

Cependant, l’adultère n’est pas la seule raison valable. La violence physique ou psychologique, l’abandon, ou toute situation mettant en danger la vie ou la dignité d’une personne peuvent justifier une séparation. Mais ces cas restent en fait marginaux même chez les chrétiens qui divorcent autant que le gens sans religion.
Dans les églises, on voit de plus en plus de divorces pour des raisons plutôt banales : On ne communique plus… Je ne suis plus heureux… On a évolué différemment … etc.

Des raisons qui, au fond, reviennent toutes à la même chose : l’égoïsme. On ne veut plus faire l’effort de comprendre, de pardonner, de reconstruire. On préfère fuir. On refuse que le bonheur ne se trouve pas dans la satisfaction de nos désirs, mais dans l’acte de bénir l’autre, même quand cela nous coûte.

Et c’est là que le bât blesse : les couples chrétiens devraient être des modèles. Si nous, qui avons l’amour du Christ comme fondement, nous abandonnons au premier obstacle, que pouvons-nous prêcher à ce monde ?

On a tendance à associer le bonheur à une émotion passagère : la joie, l’euphorie, la satisfaction. Mais le bonheur vrai, celui qui dure, c’est un choix. Choisir de voir le positif, même dans les épreuves, il y a des raisons de rendre grâce. Choisir de donner car le bonheur vient souvent de ce qu’on offre, pas de ce qu’on reçoit. Comme le dit l’apôtre Paul, « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Actes 20:35). Choisir de persévérer parce qu’un couple qui tient, c’est un couple qui a décidé de ne pas abandonner, même quand c’est difficile.

Comment lutter contre l’égoïsme dans son couple ?

Le premier pas, c’est de reconnaître que nous sommes tous égoïstes. Même les meilleures intentions peuvent cacher un désir de contrôle, de reconnaissance, ou de satisfaction personnelle.

Posez-vous ces questions : est-ce que je cherche d’abord à comprendre, ou à être compris ? Est-ce que je donne sans attendre en retour ? Est-ce que je suis prêt à renoncer à mes désirs pour le bien de mon conjoint ?

L’égoïsme naît souvent de l’insatisfaction, mais la gratitude, elle, tue l’égoïsme.

Prenez l’habitude, chaque soir, de noter trois choses pour lesquelles vous êtes reconnaissant envers votre conjoint plutôt que de faire la liste de ce que vous considérez comme ses manquements. Un petit geste, une parole, un effort… Peu importe. L’important, c’est de voir l’autre avec des yeux de grâce et remerciez Dieu de vous avoir donné un conjoint. Car en cultivant la gratitude, on se détache de la quête égoïste du bonheur pour embrasser la joie de donner.

Investir du temps et des efforts

Un couple, ça s’entretient. Comme un jardin : si on ne l’arrose pas, il meurt.

Des moments de qualité : pas besoin de grandes sorties. Un café en tête-à-tête, une promenade, un film à la maison… L’important, c’est d’être présent.

La communication : pas seulement parler, mais écouter. Sans juger, sans préparer sa réponse. Juste écouter.

L’intimité : pas seulement physique, mais aussi émotionnelle et spirituelle. Prier ensemble, partager ses peurs, ses rêves… Le mariage, ce n’est pas un contrat. C’est une alliance. Un engagement devant Dieu et devant les hommes. Et une alliance, ça ne se rompt pas au premier obstacle.

Relisez vos vœux de mariage. Souvenez-vous de ce qui vous a uni. Et rappelez-vous : l’amour, ce n’est pas un sentiment, c’est un acte de volonté. Un acte qui, paradoxalement, nous rend plus heureux que toutes les quêtes égoïstes du monde.

Le bonheur, c’est l’amour qui persévère

On nous a vendu le rêve dans les romans de gare et les téléfilms, d’un bonheur facile, immédiat, sans effort. Mais ce bonheur-là n’existe pas. Le vrai bonheur, celui qui résiste aux tempêtes, c’est celui qui passe par le don de soi, le pardon, la persévérance.

L’égoïsme, lui, est un fossoyeur. Il enterre les couples, les familles, les rêves.

Alors, avant de brandir l’argument du bonheur pour justifier une séparation, demandons-nous : est-ce vraiment le bonheur que je cherche… ou simplement mon propre confort ?

Car au final, le bonheur, ce n’est pas d’être heureux. C’est de rendre heureux. Car « L’amour ne cherche pas son propre intérêt ». 1 Corinthiens 13:5

Mikaël Réale

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