DE BERESHIT AU LOGOS : le sens caché de la Création

Une question me vient souvent en lisant Genèse 1:1. Pourquoi, dans le texte de la Torah, si bien ordonné, avec ses valeurs numériques quasi mathématiques, le premier mot du premier verset du premier livre, Bereshit, commence-t-il avec la lettre Bet (), la deuxième lettre de l’alphabet ? (Rappelons que la valeur numérique d’Aleph est de 1 alors que celle de Beth est de 2).

Cela ne signifie-t-il pas qu’avant le commencement décrit dans cette introduction à la Torah, il y a déjà quelque chose ? Dieu ? Bien sûr, puisque l’Aleph () symbolise souvent l’unité divine, mais aussi peut-être que ce Tohu Bohu était préexistant au premier verset de la Bible… D’ailleurs, l’article défini qui accompagne « Bereshit » pourrait fort bien être « indéfini ». Nous pourrions donc peut-être lire : « À un commencement » plutôt « Qu’au commencement »… N’y aurait-il pas plusieurs commencements ? Celui de Bereshit n’étant alors que le commencement de notre relation à Dieu ?

Ce démarrage de la Parole de Dieu par la lettre Bet, nous signifierait que la Torah n’est pas un traité métaphysique sur Dieu, qui le précède, mais un guide pour nous, l’humanité, à apprendre comment être en relation avec celui qui nous dépasse. La Bible ne répondrait pas à la question « Qui est Dieu ? » mais à « Que faire pour être en communion avec Lui ? »

Rashi (Rabbi Chlomo ben Itzhak) souligne d’ailleurs que la Torah, en tant que « corpus de lois » gérant les relations de Dieu avec son peuple, aurait logiquement dû commencer par le premier commandement donné aux Enfants d’Israël. Cependant, elle commence par le récit de la Création.

En cela la Loi veut affirmer la souveraineté de Dieu sur le monde et justifier Son droit de donner la Terre d’Israël au peuple juif. En effet, si Dieu a créé le monde, Il peut en disposer comme Il le souhaite, y compris en donnant à son peuple un héritage spécifique en son sein. Pour Rashi, la lettre Bet au début de Bereshit n’est pas un hasard. Elle symbolise à la fois la légitimité divine sur la création mais aussi la bénédiction et l’amour de Dieu pour elle. Il souligne que la Torah, bien qu’étant un code de lois, commence par un récit qui fonde l’alliance entre Dieu et sa création.

A partir de là, et de l’acceptation que la compréhension de ce premier texte n’est pas figée comme l’aurait souhaité Saint Augustin, nous pouvons envisager que le premier verset de la Genèse (Bereshit 1:1) et celui de l’Évangile de Jean (Jean 1:1) semblent s’éclairer mutuellement, surtout quand on explore la possibilité d’une préfigure du Christ dans Bereshit.

Du Commencement de la Création au Commencement du Logos

Lorsque nous mettons en parallèle le premier verset de la Torah et les premiers mots de l’Évangile de Jean, une passerelle théologique monumentale se dresse sous nos yeux. Jean écrit, dans un écho direct à la Genèse : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. » (Jean 1:1-3).

Si la Genèse commence par un Bet (, valeur 2) pour nous indiquer que le texte se tourne vers la création et l’humanité, l’Évangile de Jean vient révéler ce qui se tenait dans l’Aleph (, valeur 1), dans cette unité invisible et préexistante. Le Christ, en tant que Logos (la Parole créatrice), est l’initiateur de ce commencement. Il est l’architecte par qui le cadre de notre relation avec le Père a été posé. En comprenant que Bereshit peut se traduire par « À un commencement », on saisit que la création matérielle n’est pas le point d’origine de Dieu, mais le point d’origine de son projet d’alliance avec l’homme.

Cette Parole qui « était au commencement » n’est pas restée une idée abstraite ou une force cosmique lointaine. Le dessein de Dieu, voilé dans les lettres hébraïques de la Genèse, prend corps et s’incarne. La lettre Bet, graphiquement, est fermée en haut, en bas et en arrière, mais elle est grande ouverte vers l’avant. Elle pointe vers la suite du récit, vers l’histoire humaine, vers une destination bien précise : la rédemption.

La Brisure de la Relation et la Nécessité d’un Plan de Salut

Pourquoi ce guide de relation qu’est la Bible est-il si vital ? Parce que dès le troisième chapitre de la Genèse, la communion initiée à « un commencement » est brisée par la chute de l’homme. Le projet initial, magnifié par la bénédiction du Bet, se retrouve assombri par la rébellion humaine. Le Tohu Bohu spirituel – le vide, le chaos, la séparation d’avec la source de vie – s’installe dans le cœur de l’humanité.

Pourtant, la souveraineté de Dieu, évoquée par Rashi à travers le récit de la création, implique une responsabilité paternelle. Si Dieu est le propriétaire légitime de la terre et du cosmos parce qu’Il l’a créé, Il est aussi le garant de son renouvellement. Il ne pouvait abandonner sa création à la déchéance. C’est ici que l’histoire s’articule non plus seulement autour d’une Loi ou d’un héritage géographique, mais autour d’un plan de sauvetage universel. Un plan dont les fondations s’enracinent avant même les structures du monde.

Toute la Torah, les Prophètes et les Écrits (le Tanakh) soupirent après la restauration de cette communion perdue. Les sacrifices, les alliances successives avec Noé, Abraham, et Moïse ne sont que des étapes pédagogiques, des ombres des biens à venir, annonçant un dénouement plus grand.

Ce chaos ou « Tohu Bohu » initial, serait donc l’état dans lequel chacun de nous serait, avant que la « Parole » vienne initier cette nouvelle création décrite dans 2 Corinthiens 5 :17, que « si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature ». Cela signifie que notre ancienne identité, marquée par le péché et la faiblesse, a été remplacée par une nouvelle identité divine. En somme, ce concept démontre une parfaite unité dans le plan divin. Dieu, qui a mis de l’ordre dans le cosmos physique au commencement est le même qui met de l’ordre, par sa Parole incarné, dans le « cosmos intérieur » de quiconque s’unit à lui en Christ. L’histoire humaine commence par une création matérielle issue du chaos, et s’accomplit par une recréation spirituelle qui transcende ce même chaos.

Jean 3:16 : L’Accomplissement Ultime du Desseins de Bereshit

Ce cheminement historique et spirituel trouve son apogée et sa conclusion parfaite dans la déclaration la plus célèbre de tout le Nouveau Testament, qui résume à elle seule tout le plan de salut de Dieu :

« Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. » (Jean 3:16)

Si nous relisons ce verset à la lumière de notre réflexion sur Bereshit, le casse-tête théologique prend une clarté bouleversante. Pourquoi la Torah commence-t-elle par le récit de la création plutôt que par les commandements ? Rashi répondait : pour affirmer l’amour et le droit de propriété de Dieu sur sa création. Jean 3:16 répond en écho : c’est précisément parce que Dieu a ce droit de propriété et cet amour viscéral pour « le monde » (le cosmos, la création) qu’Il refuse de le voir périr.

L’Aleph, l’Unité divine absolue, s’est dépouillé. Le Dieu transcendant, qui préexiste au premier verset de la Genèse, s’est fait immanent. Il a « donné son Fils unique ». Le Christ est venu habiter l’espace ouvert par la lettre Bet. Il est entré dans notre réalité, dans notre « commencement », prenant sur Lui notre Tohu Bohu, notre chaos et notre condamnation, pour rétablir la communion.

Le but de la Bible n’a jamais été de satisfaire notre curiosité intellectuelle ou métaphysique sur l’essence de Dieu. Elle est, comme nous l’avons pressenti dès le départ, un guide de relation. Et la perfection de cette relation ne se trouve pas dans l’observation stricte d’un code légal, mais dans l’acceptation d’un cadeau : « afin que quiconque croit en lui ».

Le Commencement de la Vie Éternelle

En définitive, la boucle est bouclée. Le Bet de Bereshit ouvrait l’histoire de l’humanité sous le signe de la bénédiction et de la création. Le sacrifice du Christ à la croix et sa résurrection ouvrent une nouvelle création.

Le plan de salut de Dieu n’est pas un plan de secours improvisé après « l’échec d’Eden » ; il est le projet éternel de Celui qui connaît la fin avant le commencement. En plaçant notre foi dans le Fils unique, nous quittons le domaine des commencements éphémères et de la création corruptible pour entrer dans ce qui ne finira jamais : la vie éternelle. Notre relation avec le Créateur n’est plus simplement textuelle ou légale ; elle devient vitale, organique et éternelle. C’est là le véritable sens de la Parole : nous ramener à la maison, dans l’unité parfaite de l’Aleph, par l’amour manifesté en Jésus-Christ.

Mikaël Réale

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2 thoughts on “DE BERESHIT AU LOGOS : le sens caché de la Création”

  1. J’ai lu avec attention ton texte et je suis d’accord avec son contenu. C’est tout à fait ce que je développe dans mes enseignements.

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