Au-delà du Dieu de la Religion

Ou quand l’Athéisme est presque plus proche du Christ que certains de nos Dogmes

Il y a peu, j’ai partagé une longue discussion avec une personne athée. Face à mes convictions de ministère chrétien, mon interlocuteur m’a lancé deux arguments qui m’ont interpellé.

« Je ne peux pas croire que l’homme soit foncièrement mauvais », m’a-t-il dit, « ni qu’une récompense ou un châtiment après la mort (le paradis ou l’enfer) doivent être le moteur de nos actions. Je ne crois pas en Dieu, mais je crois en l’homme. »

Ma réponse l’a surpris : « Ce Dieu-là, ce système comptable et moralisateur auquel tu refuses de croire, j’ai passé une grande partie de ma vie à le déconstruire. Je n’y crois plus non plus. »

Après son départ, j’ai repensé à Dostoïevski, qui fait dire à son personnage Ivan : « Ce n’est pas que je n’accepte pas Dieu, Alyosha, c’est seulement que je Lui rends mon billet d’entrée le plus respectueusement possible. »

Ivan ne nie pas l’existence d’un Créateur, mais il rejette le Dieu « présenté » par la théologie traditionnelle qui justifierait le manque d’empathie, quand ce n’est pas la cruauté, de l’église sur Terre.

Pour Dostoïevski, qui était un chrétien orthodoxe fervent, mais tourmenté par ce qu’il voyait de l’église dans la Russie des Tsars, la foi authentique ne pouvait naître qu’après avoir traversé le « creuset du doute ». Il comprenait mieux que personne que ce que les nihilistes de son époque rejetaient, ce n’était pas l’Amour divin, mais les institutions dogmatiques et les représentations morales rigides qu’on leur imposait.

Loin d’avoir son talent, j’ai pourtant repensé aux pages de mon propre livre, Passeport pour la Fiancée des Noces, où je tente d’analyser comment nous avons pu, en seize siècles de « chrétienté », substituer à la communion vivante de l’Église primitive des dynamiques de contrôle institutionnel.

Si le monde moderne occidental rejette aujourd’hui massivement le divin, ce n’est pas parce qu’il est imperméable à l’Amour de Dieu ; c’est parce que les structures ecclésiastiques qui lui ont été présentées sont une caricature grotesque de ce même Dieu.

Il est temps de poser un regard lucide sur les grands malentendus qui fabriquent des athées par milliers, et de redécouvrir ce que le Christ est véritablement venu proposer.

Le mythe de « l’homme mauvais » ou la théologie du parpaing

La religion traditionnelle a souvent bâti son fonds de commerce sur la culpabilisation. Elle a instauré ce que j’appelle un « comportementalisme de dressage », une théologie à la chaîne où l’être humain est décrit comme une créature intrinsèquement abjecte, vide de tout bien, qu’il faudrait formater et lisser pour la faire entrer dans le moule. On exige des gens qu’ils signent des contrats de moralité, qu’ils adoptent un « patois de Canaan », qu’ils gomment leurs singularités pour devenir des briques dociles.

Mais le Christ n’a jamais cherché à bâtir son Église avec des parpaings industriels, uniformes et gris. Il bâtit avec des pierres vivantes. Et dans la nature, deux pierres ne sont jamais identiques. Elles ont des formes bizarres, des aspérités, des teintes uniques.

Dire « je crois en l’homme », comme le faisait mon ami athée, n’est pas une hérésie ; c’est un écho de la Genèse. L’être humain porte en lui l’empreinte du Créateur, une dignité inaliénable, une capacité d’amour, de justice et de beauté. Le problème réel que la Bible nomme « péché » et que cette personne rejetait en bloc n’est pas une négation de cette bonté originelle ; c’est une tragique déviation. C’est l’histoire d’une quête d’indépendance, le culte de notre propre ego, la séduction de Mammon, qui nous pousse à nous barricader derrière des villes fortifiées, des institutions érigées pour nous « protéger » et construire notre bonheur sans les autres et sans Dieu.

L’homme n’est pas « mauvais » au sens d’une absence totale de lumière. Il est blessé, égaré, et son drame est qu’en cherchant son propre bonheur de manière égoïste, il finit par détruire celui de son prochain. Lorsque l’Église passe son temps à condamner l’humanité au lieu de l’aimer comme le Père l’a aimée, elle perd toute sa crédibilité.

Le Paradis et l’Enfer ou quand la foi devient un contrat consumériste

Le second point de rupture évoqué par mon ami touche au cœur même de la perversion religieuse : l’idée d’une foi utilitaire, motivée par la carotte du paradis ou le bâton de l’enfer.

Depuis l’édit de Milan en 313 et la transformation du christianisme en religion d’État sous Constantin, puis sous Théodose, l’institution ecclésiale a utilisé la géographie de l’au-delà comme un outil de discipline sociale. On a brandi les flammes de la géhenne pour soumettre les peuples et la promesse des harpes célestes pour acheter leur docilité.

En faisant cela, nous avons transformé le message de la Grâce en une vulgaire transaction commerciale ou psychologique. Nous avons incité les croyants à chercher leur propre bonheur immédiat ou post-mortem avant de chercher le Royaume de Dieu et sa justice.

Dans mon livre, j’évoque cette parole reçue lors d’un séjour en Angleterre, qui image la façon dont nous avons privatisé la Grâce :

« J’ai oint des serviteurs pour creuser des puits dans le désert… Mais lorsqu’ils ont trouvé de l’eau, ils ont bâti un mur autour de chaque puits, une margelle pour protéger l’eau… Ils l’ont appelé “église”, s’en sont proclamés les gardiens… »

La religion a fait de l’éternité une affaire de consommation personnelle. On choisit son église comme on choisit son restaurant, on évalue la qualité du service, et l’on s’assure une « assurance-vie » pour l’au-delà. C’est un évangile au rabais, une publicité mensongère qui promet le confort psychologique tout en évacuant la radicalité de la suite aux pieds du Maître.

Le Christ n’est pas venu proposer un système de rétribution morale. Il ne nous dit pas : « Soyez gentils et vous aurez un cookie céleste ». Le Royaume qu’il annonce commence ici et maintenant. La vie éternelle, dans les Écritures, n’est pas une destination chronologique après la tombe ; c’est la qualité d’une relation vécue dans l’instant présent avec le Dieu vivant.

Quitter la réunion pour retrouver la communion

Si nous voulons offrir au monde un témoignage crédible, nous devons briser ces margelles religieuses pour redevenir des aqueducs. Nous devons confesser que nous avons trop souvent remplacé la communion par des réunions, transformant le culte en un spectacle dominical orienté vers le bien-être des spectateurs, plutôt que vers le service du Dieu vivant et l’amour du prochain.

La clé du bonheur humain, la psychologie moderne elle-même commence à le redécouvrir, ne réside ni dans l’accumulation matérielle ni dans la recherche obsessionnelle d’un confort individualiste. Elle réside dans la capacité à nouer des relations sociales signifiantes. Spirituellement, c’est ce que Jésus a résumé en un seul commandement : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ». Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir.

Lorsque nous transformons la foi en une citadelle frileuse pour protéger des valeurs soi-disant chrétiennes, nous piétinons l’essence même de l’Évangile. L’Évangile est l’histoire d’un Roi immensément généreux qui ouvre grand les portes de sa maison et invite ses ennemis à sa table.

L’anarchie chrétienne face aux idoles

Quelque part, mon ami athée a raison de rejeter le Dieu de la religion, car le Christ lui-même l’a combattu. Dans le célèbre poème de Dostoïevski, si le Grand Inquisiteur fait jeter Jésus au cachot, c’est parce que le système clérical n’a pas besoin d’un Christ vivant et libre ; il a besoin d’un dogme maniable pour contrôler les masses. Être chrétien, c’est refuser le dressage de l’Inquisiteur.

C’est ici que la pensée de Jacques Ellul devient un scalpel indispensable pour notre conscience. Dans son ouvrage majeur, La Subversion du christianisme, Ellul pose un diagnostic d’une radicalité absolue : comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l’Église ait donné naissance à une civilisation, à une culture, à des institutions qui sont exactement l’inverse de ce que nous lisons dans les Évangiles ? Ellul explique que la grande tragédie historique a été la transformation d’une révélation transgressive en une religion managériale et utilitaire.

En s’alliant au pouvoir politique dès le IVe siècle, puis en se calquant sur les exigences d’efficacité de la société technicienne moderne, l’Église a opéré un reniement : elle a troqué la liberté radicale de l’Esprit contre la puissance et le contrôle moral.

Pour Jacques Ellul, le Christ n’est pas venu fonder une nouvelle religion — car la religion cherche toujours à instrumentaliser le divin pour rassurer l’homme ou asseoir un pouvoir —, mais il est venu proclamer la fin des hiérarchies.

Dans Anarchie et Christianisme, il rappelle que la foi en Christ est, par essence, une force de contestation de toutes les idoles de ce monde : l’État, l’argent (Mammon), le succès et le conformisme social. L’anarchie chrétienne, selon Ellul, ne consiste pas à jeter des bombes, mais à affirmer qu’aucun pouvoir humain n’est légitime en soi et que notre seule allégeance va au Roi des rois.

Alors non, je ne crois pas aux étiquettes institutionnelles pas plus que ne crois pas au Dieu théâtral qui distribue des bons points ou des châtiments sadiques. Je crois en ce Jésus qui marchait dans la poussière de Galilée, brisant les traditions religieuses de son temps pour restaurer l’homme dans sa dignité originelle et en lui affirmant que l’enfer n’est pas une fatalité.

À mon ami athée, et à tous ceux qui regardent nos églises avec scepticisme, je veux dire : votre doute face aux institutions est sain. Alors, ne regardez plus nos constructions religieuses fatiguées. Regardez à la Source. Elle est libre, elle est gratuite, et elle n’appartient à aucune dénomination. Elle est Christ, source de vie !

Mikaël Réale

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