Liberté d’expression : jusqu’où aller ?

Quand la parole devient arme… ou grâce

En tant que chrétiens, comment concilier liberté de parole, responsabilité et amour du prochain ? Les Pères du désert nous offrent des clés pour transformer nos mots en instruments de paix.


Il y a quelques jours, un débat enflammé a éclaté sur les réseaux sociaux. Un influenceur chrétien, connu pour ses prises de position tranchées, dénonçait les dérives de certains ministères. Les mots étaient parfois durs, les accusations lourdes, et les réactions ne se sont pas faites attendre. Certains ont applaudit son courage, d’autres ont crié au lynchage. Au milieu du tumulte, une question m’a hanté : jusqu’où peut-on aller au nom de la liberté d’expression, surtout quand on se revendique disciple du Christ ?

La liberté d’expression est certes un droit fondamental, mais est-elle une fin en soi ?

Peut-on tout dire, tout critiquer, tout dénoncer, sans limite ni nuance, au risque de blesser, de discréditer, ou de semer la division ? Et quand on porte en soi l’appel à aimer son prochain, à construire plutôt qu’à détruire, comment naviguer entre le droit de s’exprimer et le devoir de responsabilité ?

Pour répondre à cette question, tournons-nous vers ceux qui, avant nous, ont réfléchi à la puissance et aux dangers de la parole. Leur sagesse, forgée dans le silence et l’écoute de Dieu, peut nous aider à discerner comment utiliser notre liberté d’expression non pas comme une arme, mais comme un outil de grâce.


La liberté d’expression est souvent brandie comme un absolu. « Je peux dire ce que je veux, c’est mon droit ! » Mais un droit, aussi fondamental soit-il, ne doit jamais devenir une idole.

Comme tous les droits, il est encadré par des lois, d’une part, et par une éthique d’autre part. La Bible ne nous rappelle-t-elle pas que « tout est permis, mais tout n’est pas utile ; tout est permis, mais tout n’édifie pas »[1].

La parole a un pouvoir en elle que nous devrions manier avec prudence. Elle peut guérir ou blesser, unir ou diviser, construire ou détruire. Jésus lui-même a utilisé des mots durs, notamment envers les pharisiens, mais toujours pour dénoncer l’hypocrisie et ramener à l’essentiel : l’amour de Dieu et du prochain. Sa parole était un scalpel, pas une massue.

Saint Augustin, dans La Cité de Dieu, souligne que la parole doit servir la vérité et l’amour. Pour lui, la liberté de parole n’est pas un moyen de dominer, mais de servir :

« Aime, et fais ce que tu veux. »

Autrement dit, si notre parole est vraiment motivée par l’amour, elle ne peut que construire.

Il est primordiale, avant de parler, de nous poser la bonne question : « Quand je m’exprime, est-ce pour édifier, pour dénoncer une injustice, ou simplement pour assener des coups ? Est-ce que ma parole reflète l’amour du Christ, ou est-elle motivée par l’orgueil, la colère, ou le désir de me justifier ?

En tant que chrétiens, nous ne sommes pas en priorité des citoyens, mais des ambassadeurs du Christ. Notre parole doit donc refléter Celui que nous servons.

La parole est un don, pas un droit. Jacques nous met en garde : « la langue est comme un feu, capable de corrompre tout le corps ». Elle peut bénir Dieu mais hélas, elle peut maudire les hommes. Il faut donc la manier avec discernement. Notre liberté d’expression n’est en aucun cas un permis de nuire, mais notre responsabilité de bénir.

Trois critères doivent nous guider : l’intention, la vérité, et l’amour.

Est-ce que je parle pour construire, ou pour détruire ? Est-ce que mes mots sont justes, vérifiés, ou simplement des accusations faciles ? Est-ce que ma parole respecte la dignité de l’autre, même en désaccord ?

L’Abbé Poemen, l’un des plus célèbres Pères du désert, disait :

« L’homme doit veiller sur sa langue comme sur un trésor. »

Pour les moines du désert, la parole était un outil de communion avec Dieu et avec les autres, pas un moyen de s’imposer. Leur pratique du silence n’était pas un renoncement à la liberté, mais une façon de purifier leur parole pour qu’elle soit toujours au service de l’amour.

Quand je suis amené à formuler une critique sur une église ou un leader nommément, est-ce que je l’ai fait en privé d’abord ? Est-ce pour corriger une dérive réelle, ou pour me donner raison ? Ai-je vérifié les faits ? Est-ce que je « balance tout en public » pour me poser en justicier ?


Il y a des cas où le silence est une trahison. Face à l’injustice, à l’oppression, ou à l’hérésie, la parole doit être ferme. Trop d’abus sont passés ainsi sous silence, trop de victime sont ignorées. Quid de la compassion, de la justice, du soutien de l’opprimé ?

Mais attention : dénoncer, ce n’est pas insulter. Corriger ce n’est pas humilier.

La frontière entre courage et violence est ténue. Le courage, c’est parler quand il le faut, même si c’est difficile. La violence, c’est utiliser des mots pour écraser, sans miséricorde, sans rechercher la réconciliation ou la vérité parfois cachée derrière les apparences.

Justifier son agressivité charnelle par la liberté d’expression n’est pas concevable pour celui qui est en Christ. Pire encore et se cachant derrière des raisons stupides : « Je dis les choses cash, c’est ma personnalité ! » Si tu es comme ça, change avant de parler ! La Bible ne nous appelle-t-elle pas à la maîtrise de soi. La franchise n’est pas une excuse vallable pour la brutalité.

Jean Chrysostome, connu pour ses sermons percutants, n’hésitait pas à dénoncer les abus de pouvoir et les injustices sociales. Pourtant, il rappelait toujours que la parole doit être accompagnée d’humilité : « La colère est un mauvais conseiller. Si tu dois corriger, fais-le avec amour, sinon tu ne feras qu’aggraver les choses. »


Les réseaux sociaux amplifient tout : les meilleures idées comme les pires.

Un tweet peut détruire une réputation en quelques heures. Une vidéo peut propager la haine comme une traînée de poudre. Derrière un écran, trop de gens, y compris les chrétiens, osent dire des choses qu’ils ne diraient jamais en face de personne physiques. Et le pire, c’est qu’une parole blessante peut très vite devenir incontrôlable. Les algorithmes des réseaux sociaux la poussent à l’extrême, ignorant toutes vérifications et toutes nuances. Quand je pense le nombre de chrétiens qui ont reposté ainsi les allégations sur le changement de genre de Brigitte Macron, j’avoue qu’ils me font honte.

Pour réagir avec sagesse, prenons le temps avant de publier. Une parole en colère est rarement une parole sage. Vérifions les faits, privilégions le dialogue en message privé au commentaire acerbes. Au lieu de clouer au pilori, pourquoi ne pas engager une conversation ?

Pour les moines du désert, la parole était un acte sacré. Avant de parler, ils s’interrogeaient : « Est-ce nécessaire ? Est-ce vrai ? Est-ce aimant ? » Une règle qui pourrait nous sauver de bien des dérives sur les réseaux sociaux.


Le commandement le plus important, selon Jésus, est d’aimer Dieu et d’aimer son prochain. Notre liberté d’expression doit impérativement passer par ce filtre.

Aimer, est-ce se taire ? Non. Aimer, c’est parfois parler, surtout quand le silence serait complicité. Mais aimer, c’est aussi choisir ses mots, son ton, et son moment.

Basile de Césarée, dans ses Règles monastiques, insistait sur l’importance de la bienveillance dans la parole : « Que tes mots soient toujours assaisonnés de sel, afin de savoir comment il faut répondre à chacun. » Pour lui, la liberté de parole était inséparable de la charité.

Enfin, n’oublions pas la grâce. Nous avons tous dit des choses que nous regrettons. Nous avons tous blessé, volontairement ou non. La bonne nouvelle de l’Évangile, c’est que Dieu nous offre une seconde chance.

La liberté d’expression est un don, mais comme tous les dons, elle peut être détournée. En tant que chrétiens, nous sommes appelés à une liberté responsable, une parole qui libère au lieu d’enchaîner, qui guérit au lieu de blesser. Alors, tout comme l’Abbé Isaac le Syrien, prenons acte que « La parole est un don de Dieu. Utilisons-la pour bénir, et nous seras béni. »

Pour lui, chaque mot prononcé avec amour était une prière, chaque silence gardé par humilité était une offrande, nous rappellant que la vraie liberté ne se mesure pas à ce que nous pouvons dire, mais à la manière dont nos mots servent l’amour et la vérité. Sa sagesse, forgée dans le silence et la prière, nous invite à utiliser notre parole non pas pour dominer, mais pour édifier.

Alors, jusqu’où peut-on aller dans notre liberté d’expression ? Jusqu’à la frontière de l’amour. Jusqu’au point où nos mots cessent d’être des outils de grâce pour devenir des armes. Et si, au lieu de nous demander jusqu’où nous pouvons aller, nous nous demandions jusqu’où nous devons aimer, servir, et honorer Dieu ?


[1] 1 Corinthiens 10-23

2 thoughts on “Liberté d’expression : jusqu’où aller ?”

  1. Bonne réflexion qui est sans fin 😏
    Toutefois la sagesse de Salomon peut nous aixer
    Ecclésias1/3 
    Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux:
    7 un temps pour déchirer, et un temps pour coudre; un temps pour se taire, et un temps pour parler;

    Y aurait il une corrélation avec le fait de déchirer avec le temps de se taire
    Et le fait de coudre avec le temps de parler 🤔
    A développer 😉

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